Update martie 2010

ARGUMENTATION ET INTERACTION DISCURSIVE

1. Argumentation et philosophie du “re”

1.0. Le profil épistémologique de la pensée scientifique contemporaine est dominé par ce que Bachelard appelle “la philosophie du non”, philosophie qui n’est pas volonté de négation, mais exigence de notions dialectisées, souci de maintenir en discussion le général et l’immédiat, l’a priori et l’a posteriori, le rationnel et l’expérimental, action polémique incessante. “Pour que nous ayons quelque garantie d’être du même avis sur une idée particulière, il faut pour le moins que nous n’ayons pas été du même avis. Deux hommes, s’ils veulent s’entendre vraiment, ont dû d’abord se contredire. Le verité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie” (G. Bachelard, 1981:134).
D’où la nécessité d’une pensée polémique, dialectique et critique, d’un savoir construit argumentativement. La valeur de la pensée scientifique actuelle réside dans la polarité épistémologique qui réunit complémentairemment la théorie et la pratique, le noumène et le phénomène, le discours construit et les discours “détruits”.
Ouverte et plurielle, la pensée moderne sonde (en plus grande mesure que les paradigmes antérieurs) l’inconnu, en cherchant dans le réel non pas ce qui confirme mais ce qui contredit les connaisssances antérieures, en accentuant la solidarité conceptuelle, la complémentarité des théories: “ Il n’y a qu’un moyen de faire avancer la science, c’est de donner tort à la science déjà constituée” (G. Bachelard, 1981:32). Dans cette perspective la constitution de la connaissance est justement la diachronie des obstacles, des “ruptures épistémologiques” qu’une épistémé a dû surmonter.
Or, une telle rupture peut être considérée la vigoureuse réhabilitation de la rhétorique au milieu de notre siécle: la macrorhétorique (par les travaux de C. Perelman et L. Olbrechts - Tyteca, visant la réinterprétation de la théorie aristotélicienne de l’argumentation dans un monde gouverné par l’impératif de la communication interpersonnelle, interculturelle, organisationnelle etc.) et la microrhétorique ou la théorie des figures de style (réthéorisées par le groupe  - Rhétorique générale.)
L’intérêt particulier que les philosophes accordent aux problèmes du langage, la promotion de la linguistique au rang de “science-pilote”, l’essor des logiques non formelles ont préparé la réhabilitation de la rhétorique, sa réinsertion dans la problématique actuelle, de sorte qu’on parle de modernité comme “réalité rhétorique” (M. Meyer, 1993). Retorica rediviva doit donc être corrélée au pragmatisme dans la philosophie et la science (de W. James à la philosophie analytique du langage -J. Austin, J.Searle), à la pragmatique de “troisième” degré (celle des interactions communicatives).
La nouvelle rhétorique n’est plus l’art du beau parler, mais la théorie de la communication persuasive; l’argumenation devient une composante essentielle de l’activité discursive en général, de celle politique, publicitaire, médiatique en particulier. Le problème qui se pose est celui de la transformation de la rhétorique en une sorte de “matrice des sciences humaines” (cf. Michel Meyer, 1988).
Dans la pensée actuelle de la resémantisation, réinterprétation, réorganisation des connaissances (ère du “soupçon” ou du dialogue critique), l’argumentation devient une sorte d’asymptote de l’activité discursive reliant des aspects constructifs et réflexifs, informatifs et persuasifs.
1.1. Après une longue période de limitation littéraire de la rhétorique on assiste aujourd’hui à un revirement interdisciplinaire et multidisciplinaire à base pragmatique et/ou sémiotique (on parle de “la rhétorique de l’image” - Roland Barthes, de la rhétorique du discours politique, juridique et même quotidien ou scientifique).
L’histoire européenne de la rhétorique peut schématiquement être résumée comme recul progressif de l’argumentation et promotion corélative de l’expression, autrement dit atrophie de l’inventio et hypertrophie de l’elocutio dans le sens défini par Gérard Genette dans Figures III, “La rhétorique restreinte”. Privée de sa dimension argumentative, sociale, la rhétorique s’est délogicisée et esthétisée, étant absorbée par la poétique (théorie des figures). Par contre la nouvelle rhétorique généralisante, “mode d’existence” (Kenneth Burke) et “explicitation des connexions” (Wayne Booth) implique l’utilisation du langage en vue de modifier l’univers épistémique et les dispositions actionnelles des interlocuters.

Si en diachronie l’opposition conviction/persuasion ou démonstration/argumentation favorisait le premier terme du couple, de nos jours l’argumentationn n’est plus conçue comme séduction (voir le questionnement de Jean Blaise Grize : “l’argumentation: explication ou séduction?”), comme conversion psychologique du logique, mais comme l’espace privilégié de reconstruction du langage comme action (“How to do things with words”).
Si les Grecs, par peur d’asianisme (cf. Nietzsche), d’anarchie et de violence ont cherché un organon à même d’élargir la juridiction de la raison au delà des seuils du syllogisme, d’autant plus la société moderne des confrontations a et aura besoin du système rhétorique comme modalité de négocier les différends. “Clé de voûte de notre culture” (O. Reboul, 1991:80), la rhétorique est plus qu’un ensemble de règles; par l’ampleur des observations, la précision des définitions et la rigueur des classifications elle se constituie comme étude systématique des ressources du langage” (P. Guiraud, 1972:24).

2. Argumentation et stratégie discursive

2.0. Etant donné que l’on assiste aujourd’hui à l’extension interactive du champ de la recherche langagière: il s’agit de l’introduction à côté des paramètres strictement linguistiques des facteurs psychosociologiques (le “back-ground knowledge” de Searle, “la communion d’intérêts “ chez Perelman), des règles liées à une anthropologie générale de la communication (le principe de rationalité d’Asa Kasher, celui de coopération de Paul Grice ) et de la dimension des rôles, statuts, rapports de force des partenaires, il nous semble légitime d’incorporer ces éléments dans une modélisation plurinivellaire de l’interaction discursive représentée par l’argumentation.

Si pour Perelman et Olbrechts - Tyteca l’argumentation représente l’ensemble des techniques discursives visant la production ou l’accroisement de l’adhésion des esprits aux thèses qui sont présentées à leur assentiment, il paraît essentiel d’ajouter à la perspective syntagmatique macrostructurale l’idée de stratégie en tant qu’intersection de programmes interdépendants, à même de corréler le locuteur et l’interlocuteur.

En fait, cette focalisation dialogique concorde avec l’orientation générale des sciences de l’homme préoccupées par l’intercompréhension, par la problématique de la réception (esthétique de la réception, “discourse comprehension”, pédagogie de la réception) et avec le postulat (explicite ou implicite) que tout discours sans être nécessairement dialogué est toujours dialogique. Ce dialogisme ayant trait à l’interaction comme “réalité fondamentale du langage” (M. Bakhtine) ou à la logique polyphonique de F. Flahault pour qui “Parler c’est anticipier le calcul interprétatif de l’autre” (cf. La parole intermédiaire) rappelle le fait (parfois oublié) que le discours n’est pas seulement discours sur quelque chose, mais aussi discours pour quelqu’un produit par quelqu’un. Le discours est toujours ce rapport je-autre qui revêt une multitude de formes (de l’affrontement discursif - le discours polémique au discours apparemment neutre - le discours scientifique). Ce rapport à autrui implique toujours comme asymptote la volonté d’argumenter et par là, de convaincre. “Le but de la communication dialogique est la persuasion” (M. Meyer, 1981:89). En fait toute communication est dialogique parce que l’Autre est toujours inscrit dans le discours; il est cette présence muette, invisible qui oriente la sélection, la combinaison des unités discursives, les types de discours etc. Dans la compétence communicationnelle des deux partenaires (locuteur et interlocuteur) entrent: i) “l’image” qu’ils se font d’eux-mêmes; ii) “l’image” qu’ils se font de l’autre et iii) “l’image” qu’ils s’imaginent que l’autre se fait d’eux-mêmes. “On ne parle pas à un destinataire réel, mais à ce que l’on croit en savoir, cependant que le destinataire décode le message en fonction de ce qu’il croit de l’émetteur” (C. Kerbrat - Orecchioni, 1980:26).
Cet effort de conviction représente pour le locuteur l’ajustement à la problématique d’autrui (“Il va essayer de lui faire croire à tort ou à raison que la réponse qu’il fournit répond effectivement à la question qu’il se pose”, M. Meyer, 1981:89), à son niveau d’intellection ( d’où les clivages discours didactique /vs/ discours de vulgarisation /vs/ discours de recherche) et au spécifique de la problématique abordée (l’argumentation scientifique aura d’autres buts et moyens que l’ argumentation du discours quotidien ou médiatique).

L’organisation argumentative du discours implique la transformation des croyances du locuteur (assertions, évaluations etc.) afin de produire son adhésion et, partant, d’opérer un changement dans son univers épistémique (qu’il s’agise de modifier les thèses mêmes aux-quelles il adhère - le cas du discours polémique - ou simplement l’intensité de l’adhésion, le degré d’engagement épistémique).

L’univers du discours est formé d’un ensemble de propositions et d’attitudes propositionnelles assignées par les participants à ces propositions. Le but du discours argumentatif (ou d’une séquence argumentative) sera atteint lorsque les participants aboutiront à la même description de l’univers textuel (en assignant à chaque proposition de cet univers la même attitude propositionnelle) à la suite d’un, ou plusieurs événements communicatifs (qui ont produit un changement de l’adhésion dans l’univers épistémique des destinataires).

La syntagmatique discursive argumentative tend à transformer un ensemble de propositions en présuppositions pragmatiques (c’est - à - dire en propositions acceptées par tous les participants à l’ activité discursive, donc appartenant à l’ univers commun du discours).

2.1. L’argumentation et son dispositif discursif.

En perspective logico-linguistique et actionnelle l’argumentation peut être définie comme dispositif discursif complexe: interactionnel (sous-tendu par une logique du changement-modification de l’univers des croyances et connaissances ainsi que des dispositions actionnelles de l’interlocuteur dans le cas d’une argumentation réussie), dialogique (mobilisant l’interlocuteur - “altérité constitutive” de l’interaction discursive - par des questions rhétoriques, négations polémiques, allusions, citations incomplètes ou détournées etc.) cohérent (ou bien formé de point de vue syntaxique, sémantique et situationnel ), inférentiel (générateur d’un certain parcours interprétatif) et pertinent.

Les niveaux d’analyse du dispositif argumentatif comprennent: i) le lexique (“citadinite” espionite”, “jirinovskisation du pouvoir” lexèmes créés par le discours médiatique roumain des dernières années); ii) les séquences d’actes de langage (A - Voulez - vous du café?; B - Je veux dormir dans deux heures, où la réponse est en même temps un refus indirect et l’argumentation de ce refus) et iii) le texte intégral (basé sur une stratégie narrative, polémique, métaphorique etc., cf. la célèbre architecture métaphorique pascalienne: “l’homme n’est qu’un roseau...”).
Cas particulier d’interaction, l’argumentation est une stratégie d’adéquation: adéquation cognitive (il s’agit du monde textuel construit par le locuteur par rapport au modèle probable de l’interlocuteur et par rapport au modèle auquel l’interlocuteur devra aboutir) et adéquation interpersonnele (régie par une série de contraintes pragmatiques: socio-logiques, psychologiques etc.). Pourvu d’une “actorialisation” antithétique au niveau de l’énoncé (couples antinomiques, opérateurs argumentatifs tensifs etc) et au niveau de l’énonciation (actes de langage contrastés), le faire argumentatif s’institue comme confrontation cognitive. L’interaction discursive est modulée par un contexte double:d’une part les présupposés de la situation et les savoirs mutuels des protagonistes, d’autre part toute la discursivité explicite et implicite qui accompagne l’énonciation d’un point de vue.

La nouvelle rhétorique en tant que reconceptualiation de la rhétorique ancienne envisage l’argumentation au niveau du produit (cf. les schémas argumentatifs calqués sur des modèles logiques tels la tautologie A=A devenue “Une femme c’est une femme” à double vectorialité argumentative selon le contexte soit euphorique: féminité, grâce, élégance, soit dysphorique:faiblesse, indécision, caprice, frivolité etc. ou la transitivité A=B,B=C,C=A remaniée en “Les amis de nos amis sont nos amis” ou dans la reformulation de Churchill:”Les ennemis de nos ennemis sont nos amis”). Ces schémas argumentatifs se fondent sur des valeurs, hiérarchies, topoi au niveau du contenu et sur des modalités dominantes-injonctif, assertif de type maxime ou slogan au niveau de l’expression.Les figures préférées sont la répétition, l’anaphore,le parallélime sur le plan syntaxique et la métaphore, l’analogie, l’ironie sur le plan sémantique.

Par rapport à la néorhétorique fondée sur l’organisation argumentative structurale et figurale, dans la vision de l’école de Genève (Jean-Blaise Grize, Georges Vignaux) l’argumentation est conçue en termes de construction d’une schématisation, inévitablement liée au système symbolique d’une langue naturelle et à la situation de parole. L’ancrage de la langue dans la parole se réalise par l’intermédiaire du modèle de la situation, de cette forme-sens nommée schématisation-effet d’un multiple choix: sélection (des actants, objets, circonstants), restriction (détermination), modalisation et de certaines opérations logiques (déduction,induction, analogie).
En reprenant la distinction de Roland Barthes concernant les deux pôles de la rhétorique,le paradigmatique et le syntagmatique ou les figures et l’’ordre discursif, on doit souligner le fait que les théories actuelles du fonctionnement argumentatif du langage impliquent les deux composantes: l’elocutio (théorie des figures) d’une part et inventio, dispositio (choix et ordonnancement des arguments), d’autre part.

Il nous semble que dans le cas de l’argumentation le modèle triadique peircien montre sa capacité explicative: il y a un composant syntaxique des schémas argumentatifs et des opérations argumentatives, un composant sémantique (la schématisation construite par le locuteur à l’intention de l’interlocuteur, fondée sur une grammaire de l’interdiscours:citations, auto-citations, maximes, slogans publicitaires incorporés dans l’argumentation) auxquels s’ajoute la pragmatique de l’interaction communicative.

De la locution à l’interlocution, de la structure argumentative (“mots du discours” chez O. Ducrot, “arguments quasi-logiques” chez Perelman), aux stratégies d’initiation/réaction dans l’échange discursif - voilà quelques déplacements opérés par la pragmatique des interactions dont la théorie de l’argumentation est une composante.
2.2.Logique de l’action-logique du discours .Nous considérons avec Von Wright (1968) qu’une action consiste dans la production ou l’empêchement d’un changement, une logique de l’action présuppose donc une logique du changement. On a défini le changement comme une transformation d’état (c’est-à-dire comme l’institution ou la cessation d’un certain état de faits représenté par les propositions de l’univers textuel). Le concept d’événement est essentiel pour toute approche actionnelle (du texte narratif fondé sur l’événement narratif, au texte injonctif fondé sur l’action prescrite) puisqu’il rend compte du passage d’un état de faits initial à un état de faits final à la suite de l’intervention de l’agent. Agir c’est donc interférer avec le cours d’événements du monde et ce faisant accomplir un changement qui autrement ne se serait pas produit (H.von Wright, 1968, R.Tuomela, 1976).
Une description complète de l’action doit nécessairement inclure les antécédents (intentions,désirs, croyances), ainsi que les conséquences conformément au schéma:v...,b...,r...où v représente la cause “mentale” (intention+condition épistémique structurées dans un plan d’action- “conduct plan”, selon Tuomela),b l’action ou les actions effectives et r les résultats (le changement d’état). L’action en tant que génération téléologique (“purposive generation”, selon Tuomela) est déterminée par certains états intentionnels, épistémiques, doxastiques à partir desquels l’agent peut construire un plan qui permet l’accomplissement du but visé.Les attitudes propositionnelles représentent donc des causes potentielles d’action
Le cadre général fourni par la théorie de l’action (von Wright,Tuomela, Apostel, Chisholm) nous permet d’analyser de manière adéquate le fonctionnement du langage en tant que forme spécifique de comportement visant à induire ou bloquer un comportement. Si l’action non verbale entraîne une modification dans l’état de choses du monde, l’action verbale tend à obtenir un changement dans notre univers de croyances et dans nos dispositions d’action. Dans bien des cas l’action verbale du locutur peut provoquer une réponse verbale aussi bien que non verbale (par exemple la question “Quelle heure est-il?” peut déclencher soit la réplique “Il est onze heures”, soit le départ précipité de l’invité qui a compris vu certaines contraintes contextuelles qu’il temps de s’en aller).
Comme tout autre acte, l’acte de langage peut être décrit dans les termes de la théorie de l’action, fondée sur la tétrachotomie suivante (H.von Wright,1968:49):
• acte d’initiation~pTp (non p et au moment suivant p; acte de langage type promettre);
• acte de destruction pT~p (acte de langage: abolir, annuler);
• acte de conservation pTp (acte de langage: maintenir, soutenir);
• acte de suppression ~pT~p (acte de langage:interdire).
Dans cette perspective on peut analyser non seulement les actes de langage et les types de discours:discours polémique type pT~p; discours juridique type pTp et~pT~p (maintien d’une norme ou d’une interdiction); discours politique comme acte de conservation pTp (le président sortant qui désire la prolongation de son mandat) ou comme acte d’initiation~pTp (le présidentiable entré pour la première fois dans la course électorale et s’offrant comme solution d’une situation de crise),mais aussi les types d’argumentation: argumentation coorientée type pTp ou ~pT~p (du genre P en plus Q, P d’ailleurs Q) et argumentation anti-orientée type~pTp ou pT~p (du genre P mais Q, P en fait Q, P au fond Q).

3.Inculcation de l’orientation argumentative

3.0.Le fonctionnement des opérateurs argumentatifs (supra mais, en fait etc.) ne peut être décrit qu’en termes pragmatiques, vu que les “possibles argumentatifs” (certains enchaînements argumentatifs) autorisent certaines conclusions et visent certains effets.
Etablir la valeur argumentative d’une phrase ou d’une séquence d’énoncés signifie orienter l’interlocuteur vers tel ou tel type de conclusion; la valeur argumentative virtuelle s’actualise par l’activité inférentielle de l’énonciataire, par la “continuation” qu’il envisage (O.Ducrot,1980:12).

En investiguant le langage en tant qu’action il est urgent de dépasser l’étape dissymétrique (qui a favorisé la production, l’émettur, l’intention communicative aux dépens de la réception, des contraintes intersubjectives) pour aboutir à un examen symétrique de l’acte qui est toujours action de l’agent et réaction du co-agent. Au fond toute action implique une autre dans la mesure où l’exécution et la réussite globale ou partielle entraîne l’exécution et la réussite globale ou partielle d’une seconde action (ou série d’actions). C’est pourquoi il nous semble pertinent d’investiguer l’interrelation des actions (initiation d’un échange discursif-réplique clôture) et de focaliser la recherche sur les aspects macrostructuraux du langage (cohérence de production-réception, visée communicative globale, macro-acte de langage etc.).

3.1.Le principe de coopération argumentative
'
Toute action (verbale ou non) est régie par un principe de rationalité i.e. le respect des inférences théoriques et pratiques, et un principe de cohérence ou d’adéquation à la situation extérieure et au discours antérieur (subsumables au principe coopératif de Paul Grice).
En essayant de reformuler argumentativement les maximes gricéennes de la communication efficiente, il nous semble légitime d’ajouter les maximes complémentaires de la réception.

MAXIMES LOCUTEUR INTERLOCUTEUR
QUALITE sincérité i.e. production d'énoncés vrais crédulité. i.e. énoncés condidérés comme vrais
QUANTITÉ informativité optimale + syntaxe argumentative pertinente intérêt i.e. relation quantitative optimale entre la nouvelle information et le "background knowledge"
MODALITÉ organisation cohérente, prégnante de la vectiorialité argumentative (questions rhétoriques, neegations polémiques,polyphonie énoncive) saisie de cette vectorialité (de la macrostructure en premier lieu, de la péroraision, des pivots argumentatifs etc.)
RELATION adéquation référentielle (le discours juridique sera corrélé à une argumentation syllogistique, alors que le discours publicitaire ou quotidien jouera sur une argumentation enthymémique); adéquation intersubjective (discours entre pairs /vs) discours asymétrique) adheesion/ rejet à l'argumentation proposée;
une argumentation réussie sera l'effet du couplage adéquat découpage référentiel/ représentation/ images

Etant donné que le discours est souvent conflit et dialogue (“La prétention de décrire la réalité n’est que le travestissement d’une prétention fondamentale à savoir celle d’exercer une pression sur les opinions des autres”, O.Ducrot & J.C.Anscombre, 1983:169), l’argumentation est lexicalisée essentiellement par une série d’actes engageants (contredire, contester, lever des objections, objecter) et par un ensemble de stratégies communicatives d’insistance, d’insinuation,ignorance simulée qui arrivent à constituer un macro-acte argumentatif du type contredire, supposer.

Par rapport au paradigme de la rhétorique ancienne:délibératif/judiciaire/épidictique, centré sur le contenu du message (décision politique, accusation/défense dans un procès, éloge/blâme), l’argumentatf moderne est prioritairement focalisé sur la relation interpersonnelle et la force du discours: “Il n’y a pas de naturalité non rhétorique du langage...La force (Kraft) qu”Aristote nomme rhétorique est la force de mettre en valeur ce qui est efficace et impressionne;or, cette force est en même temps l’essence du langage”(Nietzsche apud G.Vignaux, 1976:72).

L’a r g u m e n t a t i o n est donc définisable comme séquence d’actes assertifs tensifs (modulés par des stratégies de réfutation, métaphorisation, négation, polémique du type “Elle n’est pas belle, elle est superbe”) non verbalisés au niveau du macro-acte * “J’argumente que p” (non verbalisation qui est l’effet d’une convention socio-culturelle qui prescrit le gommage des marques directes de coercition telle l’absence d’un performatif explicite de la menace * “Je te menace que p”).

L’argumentation fonctionne comme asymptote de l’activité discursive, sa force illocutionnaire étant celle des actes représentatifs et son effet perlocutionnaire l’adhésion (non adhésion en cas d’échec de l’acte).
3.2. Ethos/logos /pathos et interaction argumentative. La relation entre le locuteur (argumentateur) et l’interlocuteur via le logos (message) représente l’armature des principales théories linguistiques de l’Antiquité à nos jours.

Modèle Moi Discours L'autre
Aristote ethos logos pathos
Bühler expression dénotation persuasion ou emotion
Jakobson émetteur message récepteur
Austin locutionnaire illocutionnaire perlocutionnaire

(M. Meyer, 1993:23)

Dans l’histoire du rapport de ces trois compoantes il y a eu des moments d’hégémonie du logos (vision logiciste, cartésienne du langage), de domination du pathos (la rhétorique manipulatrice-la propagande) ou de surenchérissement de l’ethos (le rôle détermiant du sujet, la question de sa morale). Platon situait les poètes et les sophistes dans le même camp par leur effort de faire paraître vraisemblable des discours non vrais. Mais on devrait garder le concept de “rhétorique noire” pour la stratégie manipulatrice, pour la propagande (cf. R.Barthes) et celui de “rhétorique blanche” pour l’analyse critique des procédures discursives.

Au moment où certaines formes de mass-médias développent le monologue au détriment du dialogue, la nouvelle rhétorique essaie de rétablir le débat, la négociation, autrement dit l’équilibre entre adhésion et esprit critique en préparant l’agora mondiale de la démocratie de l’avenir, “la communication plénière” (F.Jacques).
Pour rétablir cet équilibre et fonder la rhétorique et l’argumentation comme sciences critiques, il sera nécessaire d’abandonner définitivement une série de préjugés tels la rupture argumentation/affectivité ou la superposition affectivité=irrationalité.En fait ce changement de paradigme a déjà été inauguré par le nouveau rôle de la subjectivité dans la science ainsi que par le poids du métaphorique dans tous les types de discours y compris le discours scientifique et quotidien.

L’ancrage pragmatique (la notion de théâtralité argumentative chez G.Vignaux, celle de polyphonie énonciative chez O.Ducrot, le couplage argumentation/conversation chez J.Moeschler tc.) programmatiquement annoncé il y a une vingtaine d’années par L.Apostel est à même de transformer la théorie des schémas argumentatifs et des mots du discours dans une rhétorique dynamique des interactions. Dans la perpspective d’une rationalité et coopérativité profondes de l’échange discursif, rationalité qui n’exclut pas la dimension figurale, l’argumentation accorde un sens à la liberté humasine:”Seule l’existence d’une argumentation qui ne soit ni arbitraire ni contraignante accorde un sens à la liberté humaine, condition d’exercice d’un choix raisonnable”(C.Perleman & L.Olbrechts-Tyteca, 1958:673).
En guise de conclusion. L’étude de l’argumentation contribue par la consolidation de la “mise en commun” (sous-tendue par la doxa intérorisée par tous les membres de la même communauté) à l’édification d’une nouvelle théorie du discours social libérée de l’immanence structurale et du fétichisme du texte noble (littéraire), discours ancré dans l’acceptabilité socio-culturelle et l’intertextualité des réseaux globaux:”On ne peut dissocier ce qui est, de la manière dont on parle, du lieu où l’on parle, des finalités de la parole, du public”(M.Angenot, 1988:96).
Le revirement contemporain de l’argumentation est la réponse “pragmatique” que la société contemporaine de la négociation, de la communication, de la convivialité donne à la méfiance millénaire dans le langage (Platon, Descartes, les empiristes):”La pensée ne préexiste pas au langage; elle est née dans le travail du langage et apprendre à s’exprimer signifie apprendre à penser”(O.Reboul, 1991:225).

La compétence argumentative-condition sine qua non de la compétence de communication fonde la prise des décisions, l’expression libre des opinions, la réfutation des erreurs (cognitives et discursives) par le maniement pertinent des schémas textuels, des enchaînements cohérents, des mécanismes figuraux.
En participant à la consolidation du rapport comunication/démocratie, l’argumentation sape l’inerte sociale (la rigidité de l’establishment) en transformant, critiquant, contrecarrant les discours hégémoniques (de classe, de race. de sexe). La résurgence de la rhétorique signifie la réinsertion de la problématique du pouvoir dans un nouveau contexte de communication qui admet plusiurs noyaux de pouvoir (cf.aussi R.Bautier, 1994:308).
La resémantisation du discours argumentatif en tant que discours intentionnel, critique, orienté (cf.aussi C.Plantin, 1990:162) signifie en premier lieu la reconnaissance de la transversalité de ce mécanisme de négociation des sens et des distances dans l’interaction communicative (supra théorie de l’action, actes de langage, genres discursifs, argumentation inscrite dans la langue).

“Bricolage interactif” en permanence adapté à la réalité extérieure (par la schématisation construite) et à la réalité intérieure par le parcours orienté, le discours argumentatif assure la vitalité des disciplines du langage par:
• la focalisation su le processus, les phénomènes en émergence;
• l’analyse des multiples déterminations hétérogènes;
• centralité du contexte en relation dialectique avec le texte (cf aussi C. Kerbrat-Orechioni, 1998)
Le changement de paradigme représenté par le passage de la langue saussurienne (“en soi et pour soi”) à la compréhension de la compréhension du discours correspond au stade actuel de l’épistémé (redécouverte de la centralité de l’intention, des valeurs de l’action humaine).
La connaissance et le maniement des principes et stratégies argumentatifs devient la clé de voûte dans bon nombre de pratiques sociales (de la négociation à la décision, de la communication quotidienne à celle médiatique ou diplomatique); en tout cas elle nous permet de résister aux pressions idéologiques susceptibles de transformer des opinions discutables en dogmes:”Si la rhétorique comme technique peut asservir, comme théorie, elle libère”(O.Reboul, 1984:120)




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