Update martie 2010

LE DEUXIEME SEXE DANS LA SOCIETE ET LES MEDIAS
Production et interprétation des messages médiatiques
au Québec et en Roumanie

                                                                   Daniela Rovenţa-Frumuşani
                                                                       Université de Bucarest

          1. Postmodernité et postféminisme?

            A ce début de millénaire sommes-nous en train d’assister à la fin de la belle époque du féminisme?
            L’industrie de la pornographie est toujours aussi florissante qu’aux années des grandes batailles féministes (70), les publicités qui instrumentalisent le corps de la femme pour vendre des bières blondes ou rousses, des machines-outils (“Cette tondeuse de gazon est si facilement maniable qu’elle peut être utilisée même par une femme?), des voitures etc. etc. sont aussi nombreuses sinon plus nombreuses et séduisantes, les blagues avec des blondes idiotes prolifèrent et la liste pourrait continuer ad libitum et ad infinitum. Mais l’on entend peu de protestations contre ces pratiques naturalisées comme les appelle Pierre Bourdieu dans La domination masculine. Ce qui plus est, la dénonciation de ces pratiques discriminatoires à l’égard des femmes ennuie plus qu’elle ne dérange et les dénonciations sont taxées de radicalisme, intolérance ou manque d’humour, comme le remarque avec amertume la sociologue canadienne Simone Landry dans une pertinente analyse du féminisme québécois.
             Tout questionnement de la catégorie femme amorce une réflexion légitime non seulement sur l’identité et les valeurs féminines, mais aussi sur des valeurs universelles telles “empowerment”, “recomposition” identitaire, facilitation du relationnel, de l’échange, de la communication (autrement dit, valorisation de l’expérience, de la mémoire, des histoires de vie en complément à l’expertise et à la compétitivité concurrentielle).
            Avec la chute du communisme et les crises (financières mondiales) du libéralisme, ce qui se profile à l’heure actuelle c’est une “troisième voie” (cf. Anthony Giddens entre autres) de flexibilité de l’organisation sociale à même de fournir aux acteurs sociaux la capacité de prendre l’initiative. Si la modernisation occidentale s’est accomplie à travers de multiples polarisations vécues comme opposition dominants/dominés: initiative des entrepreneurs /vs/ routine des salariés; “lumières” civilisatrices des colonisateurs /vs/ primitivisme des colonisés et last but not least rationalité masculine modélisant l’espace public et la logique économique et socio-culturelle /vs/ sensibilité, intuition, esprit sacrificiel féminins gouvernant la sphère privée.
            Or, après les grands mouvements de libération coloniale on assiste durant la seconde moitié du XXe siècle à deux autres grandes formes de “recomposition” du monde: la pensée et l’action féministe étroitement liée à celle écologique, comme responsabilité à l’égard des valeurs de la nature (en tant que réservoir de vie) et de la culture (activation d’un formidable potentiel humain annihilé symboliquement, renié comme identité autre, différemment engagé dans la course au pouvoir et au rendement). “Après le mouvement ouvrier et les mouvements de libération nationale et comme eux, ce mouvement [des femmes, n.n.] lutte pour le dépassement des oppositions hiérarchisées entre un pôle rationnel masculin, bourgeois et occidental, et un pôle irrationnel féminin, populaire et indigène” (A. Touraine, 1999:99).
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S’il est vrai que le principe de perpétuation du rapport de domination masculine ne réside pas principalement au sein de l’unité domestique [...], mais dans des instances telles que l’école, ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition des principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes ainsi appelées à prendre une place originale et bien affirmée au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination (P. Bourdieu, 1999:82).

C’est au sein de ces luttes et donnant sens et légitimité aux constructions identitaires responsabilisantes que se situe le présent état de lieux et vecteur d’action future.
            Si les médias découpent symboliquement le réel en métamorphosant les événements en mythes médiatiques et si les individus agissent à partir de ces images plutôt qu’à partir de leur propre expérience, la modalité dans laquelle la presse, la radio, la télé opèrent, devient une question cruciale à une époque de déstructuration/restructuration des valeurs fondamentales (liberté, identité, éthique).
            Le positionnement de la femme dans l’espace public et les médias est significativement marqué par la logique de l’information marchandise induite par la concurrence farouche de l’économie de marché, autrement dit, par l’inégale distribution de visibilité et participation dans l’espace public: minorité de leaders surinformés et suréquipés /vs/ majorité silencieuse sous informée, sous représentée, sinon totalement ignorée.
            L’annihilation symbolique de la femme (par trivialisation, invisibilisation et immobilisation dans des emplois subalternes, mineurs) remarquée par Gaye Tuchman il y a vingt ans déjà, se perpétue paradoxalement en dépit de la révolution féminine décrite par Gilles Lipovetsky dans La troisième femme, des plaidoyers pour la parité (cf. l’un des derniers numéros du Monde Diplomatique) et de la revalorisation de la différence (ethnique, religieuse, de genre). Il s’agit plutôt d’une lente évolution que d’une véritable révolution.
            Bien que la mode ne soit plus aux grands mouvements sociaux, aux grandes mobilisations collectives, mais plutôt aux projets identitaires individualisés, on ne doit pas oublier que le féminisme est le -isme qui a le moins nui au cours de l’histoire: par contre, dans un effort synergique il a contribué à changer le sort de la moitié de l’humanité réduite au silence. En fait, même si le terme féminisme est associé aux concepts “historiques” tels postcommunisme, société postindustrielle, post colonialisme, il faudrait distinguer l’acception reliée à la pratique militante, donc à un certain recul ou désaveu des projets mobilisateurs de l’acception théorique reliée au poststructuralisme, déconstructionnisme etc qui représente une avancée du féminisme vers une pensée plus complexe (cf. aussi C. Maillé, 2000:88).
            Les femmes journalistes et les chercheuses féministes ne tardent pas de fustiger ceux et celles qui croient à la désuétude du féminisme:

Nous ne sommes pas dans une ère postféministe. L’expression m’a toujours donné l’urticaire. Elle sonne trop comme un enterrement de première classe. Comme disait la journaliste-éditrice américaine Gloria Steinem: ‘Parlons-nous de postdémocratie?’. Non, le féminisme n’est pas mort. Il fait une pause, en attendant peut-être que les hommes emboîtent le pas pour la prochaine étape (C.Maillé, 1994:440).

            C’est pourquoi l’urgence ressentie par les chercheuses et militantes féministes du Canada est la consolidation des acquis, même si c’est un luxe et l’optimisation du réseautage entre féministes d’Etat, chercheuses et militantes, afin de lutter efficacement contre “les problèmes que provoquent l’effritement de l’Etat providence et la crise du travail” et ce faisant “construire les liens, les interfaces, les passerelles qui font toujours défaut, en vue de maintenir les capacités d’action et d’intervention” (F. Descarries, 1999:503).
            Il est bien évident que la légitimité de la question “femmes” ne va pas de soi, étant l’output d’une couverture médiatique adéquate, d’une synergie au niveau de l’éducation et socialisation des jeunes filles, ainsi que des politiques publiques de soutien.

Nous devons déconstruire, en plus des connaissances androcentriques les préjugés qui circulent sur l’analyse féministe. Nous devons convaincre qu’elle est une épistémologie et non pas une simple idéologie. Nous devons démontrer que l’épistémologie féministe est pluraliste, critique et évolutive et non pas orthodoxie sectaire. Nous devons continuer de proclamer la légitimité du sujet “femmes”. Bref, nous devons accepter de déranger (M. Dumont,1999:529).

            Si les pays occidentaux traversent une période de guerre froide antiféministe (le backlash dont parle Susan Faludi), les pays postcommunistes rejettent le féminisme sans l’avoir connu véritablement.
            A certains égards la dégradation de l’identité féminine dans les pays postcommunistes qui traversent un antiféminisme sans avoir connu le féminisme (l’époque communiste étant une naturalisation forcée de la différence) est corrélable à l’antiféminisme ouest-européen actuel basé sur la recomposition identitaire féminine “family based”, dérivant en emplois part-time, travail à domicile, jusqu’à la féminisation de la pauvreté et la discrimination salariale et professionnelle.
            En Russie, un homme politique n’hésite pas à affirmer: “Si nous nous imaginons l’humanité comme une grande famille, alors les femmes sont responsables pour la continuité et la stabilité du système, alors que les hommes expérimentent, avancent, prennent des risques. Les femmes ne peuvent pas jouer un rôle primordial, pas même égal” (P.Watson, 1997: 149)
            La démocratisation des pays ex-communistes s’est avérée mysogine dans tous les Etats, bien que pour des raisons différentes: la résurrection de l’Eglise catholique en Pologne et en Croatie, de celle orthodoxe en Roumanie, à côté du syndrome Elena Ceauşescu. Dans la mesure où les femmes ont été considérées bénéficiaires du système communiste ou ayant comme allié l’Etat communiste, le féminisme a été identifié dans les Etats ex-socialistes  avec le socialisme et a été répudié comme antinational et antinaturel (les femmes commissaires ou type Ana Pauker étaient d’importation, des produits de l’internationalisme bolchevik).

           
            Vu que les femmes journalistes ont selon Colette Beauchamp (1987: 243) une “vision différente des choses”, “une approche plus communautaire de la vie sociale”, plus à l’écoute des autres (ibid.,253), il nous a semblé pertinent de jeter un regard surplombant sur les attentes, fins et conquêtes des femmes journalistes, ainsi que sur la réception des lectrices.
            Bien que ce soit déjà un truisme, il nous semble impératif de rappeler qu’une représentation féminine accrue dans les effectifs des médias devrait petit à petit mener à des décisions éditoriales différentes (la nature de la nouvelle retenue et mise en scène; le rapport hommes/femmes dans les hard news /vs/ soft news; la présence ou l’absence des pages féminines dans les grands quotidiens; les stratégies d’interview). A ce propos, on ne cesse de rappeler que la femme, même en position de leader, sera plutôt construite en termes d’apparence et moins de programmes, sera questionnée autant sur les couleurs préférées et la vie de famille que sur les options idéologiques.
            Les femmes accordent une importance plus grande que les hommes à la possibilité d’aider les gens et d’améliorer le milieu de vie communautaire. “En outre, elles cherchent moins à influencer l’opinion publique, mais davantage à donner aux gens ordinaires la chance de s’exprimer dans les médias” (D. Pritchard & F. Sauvageau, 1997: 53).
            Le regard porté sur l’autre visualise en fait l’éthique du souci, définie par Carol Gilligan en opposition avec l’éthique masculine de la justice, du principe abstrait appliqué à la lettre.

Les femmes doivent avoir de l’audace, se faire confiance, ne pas se laisser détourner par le modèle masculin qui domine dans la profession, elles doivent rester fidèles à leur nature. Ça veut dire que la nature leur a donné le goût de la perfection, du travail bien accompli. Et je pense qu’elles doivent savoir qu’elles sont douées pour la communication, qu’elles ont des avantages sur les hommes dans ce domaine: le regard, l’importance du détail dans le journalisme, le respect de la vérité. Aussi cette espèce de désintéressement qui fait qu’une journaliste rend compte de la réalité sans se laisser détournée par les avantages matériels ou la gloire. Ça je pense que les femmes peuvent le faire très bien, il faut qu’elles soient fidèles à elles-mêmes. (Madeleine Poulain, journaliste à Radio Canada, entrevue personnelle).
           
           

            La perception du rôle crucial du journaliste pour une société démocratique est très aiguë chez les femmes, et leur engagement dans la carrière est total, malgré la difficulté structurale de la conciliation vie privée/vie professionnelle.
                        Les hommes journalistes reconnaissent la valeur de l’approche relationnelle, plus humaine et empathique apportée par les femmes dans la presse, mais consubstantielle à une certaine dévalorisation du métier (Armande Saint-Jean, Simone Landry, Antoine Char). En fait tout le long de l’histoire, la pratique d’un genre ou type discursif a été rehaussée par la présence des hommes (voir l’histoire du roman, pratiqué initialement par des femmes, mais valorisé par les signatures d’hommes) et banalisé sinon carrément dévalorisée par l’entrée des femmes.
            Mais le célèbre plafond de verre pour les postes de décision existe et la masse critique des femmes en journalisme et politique n’existe toujours pas. Ce qui inquiète c’est l’effritement chez les femmes elles-mêmes des aspirations féministes, le silence des médias non seulement sur les réflexions féministes les plus récentes, mais aussi sur des événements concrets marquants tels la marche des femmes au Québec qui a mobilisé 30 000 femmes à l’automne 2001:

Pour changer cet état de choses il ne faudrait pas trop compter sur les grands médias qui sont des mâles-médias. Peut-être faudrait-il recourir aux nouvelles technologies (les groupes des femmes n’ayant pas beaucoup d’argent) et fonder une agence de presse sur Internet... Moi je considère qu’il n’y aura pas de véritable changement, à moins que ce ne soient les femmes qui le fassent. Elles sont plus concrètes, elles ont des enfants, elles gèrent les budgets. Elles doivent pouvoir appliquer leur mesure” (Colette Beauchamp, entrevue personnelle).

           
            2.2. La femme dans la presse écrite roumaine. Mythes et réalités
         Par rapport à la situation de l’Europe Occidentale (domination masculine dans les emplois techniques et décisionnels et féminine dans les emplois administratifs et certains secteurs traditionnels: culture, éducation), l’Europe Orientale et Centrale s’inscrivent dans la même sous-représentation au niveau de l’agent émetteur (créateur d’émissions radio ou télévisées etc.) et au niveau du contenu. Malheureusement, la presse écrite roumaine qui souffre du syndrome Evenimentul Zilei (le Bild ou Journal de Montréal roumain) emploie le corps de la femme comme support (narratif et iconique) des faits divers sensationnels, comme accrochage publicitaire et levée de tabous (le “boom” de la presse érotique et pornographique).
           Par contre, les femmes dans la profession (santé, éducation, recherche etc.), les femmes au chômage, les femmes des partis ou ONG, les femmes rédacteurs en chef des publications importantes (Alina Mungiu, Elena Stefoi, Gabriela Adamesteanu etc.) n'arrivent que rarement à passer leur message dans les médias, à questionner leur image et condition. Si dans les médias occidentaux on constate l'émergence d'une nouvelle personnalité féminine ironique, décontractée, sophistiquée, pastichant les stéréotypes traditionnels, dans les pays postcommunistes on remarque un retour presque narcissique à la femme-femme, comme réaction à l'image insupportable de la femme à la grue ou au volant du tracteur, de même que le refus de visibilité, en tant que rejet de toute continuité avec les politiques communistes (cf.aussi M.Gallagher, 1993)
           Or, qu'en est-il de tous les changements de la condition féminine à l'époque de la transition dans les médias roumains? Rien ou presque rien.
           Vu le poids de la tradition et les modèles passéistes, l'image de la femme est incroyablement traditionnelle.  Les stratégies féminines occidentales visant la création d'une contre-culture au sein de la culture patriarcale dominante ne sont pas intériorisées; il n'y a pas de groupes d'action qui évaluent les émissions radio et télévisées (tels “Women's Media Action Group” en Grande Bretagne), exerçant des pressions pour l'accès non discriminatoire dans les médias et le développement des médias alternatifs (agences de presse féminines, groupes de production radiophonique et télévisuelle féminins etc.).
         La sensibilisation des destinateurs ainsi que des destinataires des messages au journalisme de la structure et non seulement à celui de la surface (fait divers, sensationnalisme, “du sang, des sous, du scandale à la une”) pourra contribuer au changement de l'image monocorde de la femme, l'éloignant sensiblement du portrait robot esquissé dans une sémiotique de la dérision et du stéréotype par les grands quotidiens

         L'image actuelle: invisibilité, incompétence, inactivité a été expliquée par les facteurs suivants: absence de qualification, hostilité de la mentalité masculine, manque d'intérêt des femmes elles-mêmes, absence d'une tradition des femmes dans la politique (le seul modèle connu étant la Dame de fer); enfin, mais en tant que moins important, le syndrome Elena Ceausescu.
         En ce qui concerne les déficiences des femmes politiciennes elles mêmes, la majorité des journalistes hommes aussi bien que femmes identifient comme points névralgiques l'absence de courage et d'autonomie, la modestie exagérée et la subordination excessive, l'auto victimisation et l'absence de solidarité féminine.
un horizon tellement limité”.

           L'intégration de la problématique féminine dans les contenus médiatiques  par une couverture adéquate – ni la présence asexuée des “années glorieuses”, ni la “sex symbol” des “beauty contests”, mais l'individu avec une corporalité, démarche, mode de pensée, attentes et frustrations spécifiques – , la sensibilisation de l'opinion publique et des décideurs aux dilemmes et discriminations de genre, la résolution de l'attentisme des femmes quant à leur avenir pourrait contribuer du moins en partie à la solution de la crise de légitimité et de participation qui secoue la société roumaine de la transition ou des “carrefours du labyrinthe”.
           
            Cette représentation négativisante, minorante de 51% de la population est indubitablement liée:
            i) à la crise économique et politique qui place les femmes dans une double dépendance (époux et Etat);
            ii) à la masculinisation de l’espace public et à la féminisation de la pauvreté (rejet de la politique communiste “d’émancipation de la femme”);
            iii) à l’attentisme, à la passivité des femmes elles-mêmes.

            Entre des formes politiques opposées (le totalitarisme et les intégrismes), la démocratie, fondée sur le projet individuel et sociétal et la reconnaissance de l’autre, continue son parcours semé d’embûches, sinueux et pas mal difficile: “La démocratie indissociablement liée à tout ce que les rationalistes avaient expulsé, refoulé: la sexualité et la folie, l’inconscient et l’univers colonisé, le travail prolétaire et l’expérience féminine rapprochent ces périphéries dans un mouvement centripète, intégrateur” (cf. A.Touraine, 1994:201).
            Si on voulait répondre à la célèbre question lancée par Roland Barthes dans les années 70 “Par où commencer?”, on pourrait affirmer sans peur de se tromper: pour ce qui est du féminisme roumain par le début (historique du mouvement, rôles et images des femmes dans la littérature et les médias, insertion professionnelle et politique des femmes, projets politiques et projets pour les femmes etc.)       

                                        


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