Update martie 2010

Le discours scientifique (une approche sémiotique)

Nous avons proposé une lecture sémiotique du discours scientifique à l’intérieur de la triade théorie de l’action – théorie de la communication – théorie de la production / réception discursive (donc à l’intérieur d’un modèle à l’infrastructure pragmatique, mais pour des raisons méthodologiques nous avons étudié séparément: 1) la typologie et la syntaxe des signes du discours scientifique; 2) la sémantique du discours scientifique; 3) la pragmatique et la théorie de l’argumentation.

La première partie renferme une tentative de recensement et d’analyse des signes non verbaux du discours scientifique à travers le clivage: discours de recherche / discours didactique / discours de vulgarisation (investigués jusqu’à présent séparément, soit le discours didactique, soit le discours vulgarisateur) dans la perspective d’une sémiotique de la signification. Les deux parties suivantes cernent de près l’incidence du paramètre niveau discursif sur la cohérence textuelle et sur les principes et modalités d’actualisation des stratégies argumentatives dans la perspective d’une sémiotique de  la communication.

Nous avons étudié l’activité scientifique à travers l’opposition devenue classique texte/vs/discours ou ensemble ordonné et consistant de propositions/vs/ensemble d’événements communicatifs qui engendrent le texte, tout en supposant que les rapports découverts dans le texte définissent la structuration et le fonctionnement discursif.

Puisqu’une approche actionnelle du discours doit opérer un véritable décentrement de la linguistique, nous sommes partis des postulats suivants: 1) intégration de la problématique du référent; 2) explication du fonctionnement discursif dans une perspective communicationnelle censée braquer la lumière sur le sujet énonciateur ainsi que sur le sujet énonciataire en tant que co-agent actif dans le processus de communication; 3) interrelation entre les unités microtextuelles et la macrostructure discursive; 4) insertion du discours dans l’interdiscours.

La modélisation du réel suppose plusieurs niveaux de complexité et d’abstraction (cf. M. Bunge, 1974): un schéma, en tant que première approximation de l’objet, une esquisse (“sketch”), concernée par le diagramme des relations de l’objet, un modèle spécifique et une théorie générique ou système hypothético-déductif applicable à tous les objets d’un certain genre. Cette tétrachotomie justifie de point de vue épistémologique notre modélisation du discours scientifique: 1) iconisation et diagrammatisation du référent; 2) schématisation linguistique en termes de définition description, cohérence; 3) intégration du dispositif énonciatif scientifique dans le modèle général de l’action et de l’interaction sociale. Notre modélisation sémiotique a été donc concernée à un premier niveau descriptif par la typologie et l’agencement des signes verbaux et non verbaux, alors qu’au niveau interprétatif on a établi quelques principes de l’interaction discursive scientifique (à savoir de l’interaction argumentative).

Cette lecture sémiotique du discours scientifique se place dans le cadre théorique fourni par C. S. Peirce et la théorie de l’action. Le fait d’avoir adopté et adapté le modèle peircien du signe et de la sémiose s’explique par certaines caractéristiques qui sont en même temps des traits définitoires de la discursivité scientifique: l’interprétation du signe en tant que principe épistémologique, l’inclusion du référent à travers l’opposition fondamentale “objet immédiat/objet réel”, l’intersubjectivité de la connaissance (pendant de la testabilité intersubjective des assertions scientifiques formulée par K. Popper ou la théorie du consensus de J. Habermas).

Notre approche vise à mettre en évidence le dialogisme discursif, le fait que tout discours, et à plus forte raison le discours scientifique, n’est pas uniquement représentation mais aussi et surtout présentation (discours émis par quelqu’un à l’intention de quelqu’un). Le discours dialogique s’accommode à son objet, mais aussi à son interlocuteur conçu comme un locuteur virtuel, susceptible d’un contre-discours. Si l’adéquation intersubjective a fait l’objet des échanges oraux (“face-to-face”), il est tout aussi important de déceler l’incidence des relations intersubjectives dans le discours écrit (la cohérence, l’intertextualité, les stratégies argumentatives sont strictement déterminées par le niveau d’acceptabilité). L’incidence du niveau discursif dans le sens greimasien d’intelligibilité discursive, de degré d’implicitation du connu se manifeste dans: 1) la sélection et articulation des signes non verbaux ainsi que dans leur rapport au verbal; 2) dans les opérations cognitives qui transforment la discontinuité factuelle en continuité textuelle et 3) dans la densité et typologie intertextuelles.

Tout en gardant la triade peircienne image/diagramme/métaphore on a nuancé le modèle en y introduisant un concept graduel d’iconicité (cf. aussi A. Moles et la théorie informationnelle du schéma, 1972), ainsi que d’indicialité et de symbolisation.
Si les signes iconiques type image ont pour référent l’objet ou phénomène avec ses traits qualitatifs (forme, couleur, résistance) et quantitatifs (volume, nombre d’éléments), les signes diagrammatiques ont pour référent des relations structurales ou fonctionnelles. Puisque dans le processus de compréhension et de modification de l’univers il y a trois étapes (cf. C. S. Peirce, C.P. 5.388-5.410): la reconnaissance, l’analyse et la conséquence (l’habitude et action), il s’ensuit qu’après une perception iconique globale de l’objet, le sujet épistémique procède à l’analyse, fondée sur la discrimination et la dissociation et représentée diagrammatiquement afin d’aboutir à la constitution des concepts, modèles, théories.

Au terme de notre parcours sémiotique à l’intérieur de la discursivité scientifique, il nous paraît opportun de mettre en évidence quelques aspects (qui représentent en même temps des suggestions pour des recherches ultérieures):

  • La caractéristique essentielle du discours scientifique (par rapport au discours quotidien ou littéraire) est l’imbrication permanente sémiotique linguistique - sémiotique non linguistique; d’où la nécessité d’un décentrement de la linguistique et d’une ouverture intersémiotique. L’activité scientifique, de même que didactique représentent au fond un enseignement-apprentissage des signes; c’est pourquoi le terminus de toute stratégie didactique est constitué par l’intériorisation des pratiques discursives transphrastiques (argumentation, paraphrase etc.), des procédures cognitives ainsi que des modalités de représentation (linguistique et non linguistique).

 

  • L’approche du discours scientifique suppose la discrimination nuancée des niveaux d’accessibilité, la description en fonction de la triade heuristique/didactique/vulgarisateur étant un préalable nécessaire de toute analyse pertinente du discours scientifique; nos conclusions concernant la distribution des signes iconiques en fonction du type discursif, la couleur des signes verbaux et non verbaux, la topographie de la typographie etc. concernent premièrement les auteurs de manuels et textes de vulgarisation, alors que les relations texte - contexte et microstructure -macrostructure intéressent surtout la théorie de la communication et l’analyse du discours.

Il nous semble que la direction la plus fertile d’investigation de la discursivité est la définition des types et fonctionnements discursifs à partir de la relation complexe texte - contexte, ce qui implique la prise en charge de la dimension intersubjective (argumentation, normes socio-culturelles et rhétoriques, actes de parole) et intersémiotique (la redondance, l’interférence et la supplétivité des systèmes de signes verbaux et non verbaux). De même, il nous paraît essentiel d’abandonner toute conception homogénéisante du discours tant au niveau des typologies qu’au niveau des mécanismes énonciatifs, étant donné que tout discours est un conglomérat de discours.

L’activité linguistique et sémiotique (réception et production des systèmes de signes) est une forme d’activité au sein de l’interaction sociale; c’est pourquoi la théorie de l’action offre le cadre le plus général et le plus adéquat pour la description/explication des phénomènes sémiotiques.

Dans le domaine des applications théoriques, la théorie de l’action peut fournir des concepts pertinents pour la dynamique de la communication dans différents domaines, alors qu’au niveau des applications pratiques elle permet une analyse multidimensionnelle du langage naturel, une nouvelle didactique de la langue (maternelle ou étrangère) régie par le principe “le savoir contemporain dans sa totalité est une théorie de la communication (M. Serres, 1974:’&).

Au niveau métathéorique (au niveau de la théorie des théories sémiotiques possibles), elle saurait être utile pour établir toutes les relations envisageables entre les signes, les objets et les agents (comme on le sait, la triade de C. Morris ne discute que les rapports: signe-signe; signe-objet et signe-agent).

Signes---------objets--------agents
Syntaxe         sémantique     pragmatique

 

La syntaxe des objets sera extrêmement pertinente pour les sciences de l’homme (par exemple la taxinomie des objets quotidiens et rituels), pour l’esthétique et la pratique théâtrale; la problématique des agents pourrait être inclue dans la sociologie et la psychologie sociale (en corrélation avec les normes de l’interaction sociale); la didactique des langues pourrait exploiter pleinement toutes ces corrélations (de la syntaxe des objets dans une approche ludique, aux statuts des agents dans les jeux des rôles, simulations, dramatisations).

Notre approche sémiotique (parfois schématique visant uniquement à baliser des trajets dans un espace problématique très vaste tels la relation type de signe-type de discours, mécanismes énonciatifs, typologie discursive) a essayé de dynamiser le triangle sémiotique par l’introduction à côté du niveau descriptif d’un niveau non littéral interprétatif (ayant trait aux normes culturelles et interactionnelles), par la dialectique permanente entre la détermination du modèle (taxinomique, syntagmatique, discursif) et la mise en évidence du spécifique d’un message particulier.

Construite dans la perspective d’une grammaire transphrastique à même de capter la macro-cohérence textuelle (macro-structure sémantique, complémentarité des codes sémiotiques) et la cohérence globale du discours (macro-actes de langage, compatibilité des enchaînements argumentatifs), notre lecture sémiotique a essayé de projeter les interrogations théoriques dans le concret discursif; cette articulation a visé à surmonter des oppositions souvent irréconciliables: clôture intratextuelle/ouverture intertextuelle, procédures descriptives/procédures prescriptives.

Il nous a semblé évident que la théorie du signe et de la sémiose (en tant que parcours interprétatif et calcul inférentiel) peut constituer le fondement d’un modèle valable tant pour l’élaboration de la science (le discours de recherche, la science en train de se faire), que pour la transmission et acquisition (didactique) du savoir.  

L’appel de la philosophie de la science à des concepts linguistiques (surtout pragmatiques), l’ouverture de la linguistique vers des problèmes logico-philosophiques, tout ce “pragmatic turn” qui caractérise l’évolution actuelle de la science, offre des repères pour une approche plus complexe et plus réaliste de la pratique scientifique, pour une constitution interdisciplinaire du savoir.



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